Julie Talamon, agrégée d’espagnol, est devenue thérapeute en développement personnel, et pratique aussi des massages de bien-être
Interview réalisée par Rémi Boyer
Quel a été votre parcours de carrière depuis la fin de vos études et pourquoi être devenue enseignante ?
Après avoir passé l'Agrégation externe d'espagnol j'ai enseigné 6 ans au sein de l'Education Nationale en lycée et en collège pour commencer (7 niveaux différents de la 4e au BTS dès la deuxième année) puis après avoir changé de département, uniquement sur deux collèges car les places en lycée étaient inaccessibles même avec les points supplémentaires d'agrégée. Enseigner est ma passion et j'aimais profondément la relation avec les élèves.
Parallèlement à cela, j'ai tout de suite commencé à me former en massages de tradition indienne puis en psychothérapie transpersonnelle.
Pensez-vous que le métier soit devenu plus difficile pour les étudiants tentés par ce métier ? Pourquoi ?
Quand j'entends mes grands-parents (qui étaient tous les deux professeurs des écoles) parler de leur métier, il est évident que nous ne faisons plus tout à fait le même ! Il y a un gouffre entre leurs élèves et les nôtres aujourd'hui. Donc oui, je pense que le métier est devenu plus difficile.
Pour moi cela est dû à l'évolution de notre société et il n'y a rien à regretter, simplement certains aspects de l'éducation et de la relation parents-enfants, professeurs-élèves sont à reconsidérer et remettre à leur juste place. Je pense à la prise de pouvoir que certains élèves peuvent prendre en classe et les débordements que cela peut engendrer lorsque la hiérarchie ne soutient pas les enseignants, ou dans les zones sensibles bien sûr, mais aussi de façon moins visible, la demande croissante de l'administration pour les rapports, les évaluations, les dossiers à rendre pour chaque élève, ce qui demande de l'énergie et du temps en plus de tout le travail d'enseignant que nous connaissons déjà.
Ceci alors que l'un des aspects les plus importants dans l'enseignement est la qualité de la relation professeur-élève, qui demande à l'enseignant présence, disponibilité et patience ! Nous savons tous qu'un élève qui aime son professeur aura davantage envie de participer et de s'impliquer, même si la matière le rebute, qu'avec un enseignant avec lequel il n'arrive pas à rentrer en relation.
Pour moi c'est une réflexion et un débat plus global qui implique notre société toute entière. Depuis très longtemps je rêve d'une école publique où l'on enseignerait, dès le début, aux enfants à communiquer de façon non violente, exprimer leurs émotions, expérimenter le soutien et la bienveillance d'un groupe plutôt que la compétitivité et la dualité succès/échec, mais aussi prendre soin de leur corps (par le yoga, l'alimentation, les massages,...) et de leur esprit (certaines écoles privées anglophones ont expérimenté avec beaucoup de succès la méditation, et ce même avec les écoliers !).
Ce serait aussi considérer l'enseignant comme le passeur qu'il est, non seulement de savoir, mais aussi de savoir-être. Être au contact des élèves, qui souvent voient et sentent tout de nous, nous met sans cesse face à nos propres limites, schémas et peurs. Il me semblerait donc normal que cette dimension humaine et relationnelle entre davantage dans la formation de base de l'enseignant, pourquoi pas en partie sous forme d'un travail sur soi puis d'une supervision de qualité en cas de besoin.
Vous êtes devenue thérapeute : que faites-vous concrètement, et sous quel statut ? Avez-vous démissionné ?
Je suis depuis bientôt 4 ans en profession libérale pour exercer mon métier de thérapeute. Je propose, dans deux cabinets (un en ville et l'autre à mon domicile), des séances individuelles de psychothérapie et de développement personnel, ainsi que des massages-bien-être de tradition indienne. J'anime également des ateliers réguliers d'expression corporelle (yoga, danse spontanée) et des stages à thèmes pour groupes ("Libérer son féminin" par exemple, proposé avec succès depuis trois ans cette année).
Je n'ai pas encore démissionné, n'ayant pas encore atteint le seuil fixé par l'administration. Je me réserve donc la possibilité, en cas de besoin, de reprendre un poste. Je suis donc en disponibilité sans solde, à renouveler chaque année.
Devenir prof, aujourd'hui, dans la vie d'une femme, c'est être un hussard noir de la République, ou c'est simplement arriver à conjuguer sa vie familiale et sa vie professionnelle ?
Pour moi, c'est évidemment conjuguer vie familiale et professionnelle, mais comme pour toute femme, épouse et mère de famille, c'est un équilibre à trouver, une danse permanente entre donner sans compter et apprendre à recevoir, prendre du temps pour soi, pour Être Femme !
Qu'est-ce qui vous rend le plus fière dans votre vie professionnelle ? Recommanderiez-vous le métier d'enseignant à des jeunes ?
Avec le recul, ce qui me rend la plus fière aujourd'hui c'est tout le parcours que j'ai pu faire, avec éclectisme, depuis l'enseignement de l'espagnol jusqu'à mon métier de thérapeute aujourd'hui. Ce ne sont pas les connaissances qui me rendent fières, mais la confiance que me témoignent les personnes que j'accompagne, reflet des qualités d'être intégrées grâce à mes élèves, enseignants, formateurs, thérapeutes, et par les expériences de la vie.
A des jeunes qui souhaiteraient enseigner, je dirais que cette formation est un point de départ, mais pas une fin en soi. Pour moi c'est une propédeutique, comme disaient les Grecs.
Pour ma part, elle a été extrêmement formatrice, de part l'aspect structuré des épreuves du concours, puis des élèves qui m'ont poussée dans mes retranchements et forcée à poser mes limites et un cadre, jusqu'à la diversité des classes et des niveaux dont j'avais la charge, ce qui m'a appris à jongler et m'adapter rapidement à différents niveaux de compétences et de connaissances. Je leur dirais aussi de continuer à se former régulièrement, et de préférence dans des domaines qui les passionnent, car exercer le métier d'enseignant à vie (à moins que ce soit un sacerdoce) me semble difficile sur le long terme, notamment parce qu'en collège ou dans des zones sensibles il demande énormément d'énergie. Nous ouvrir à d'autres domaines et compétences c'est aussi pour moi apporter du sang neuf à nos élèves, à notre discipline, au milieu enseignant... mais aussi et surtout à nous-mêmes qui avons besoin de nous ressourcer pour mieux transmettre !
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