Elle est professeure des écoles depuis 6 ans, passionnée par l'enseignement, mais envisage déjà de se reconvertir ailleurs du fait des conditions de travail imposées
Interview réalisée par Alexandra Mazzilli, adhérente accompagnée par Aide aux Profs vers sa reconversion comme journaliste
Elle est professeure des écoles depuis 1997, elle exerce actuellement dans l’Académie de Nice.
Elle ressent actuellement une profonde insatisfaction dans l’exercice de sa profession : nouvelles lois en préparation, élèves de plus en plus difficiles, fatigue et lassitude du métier, effectifs trop lourds, parents trop attentistes, obligations administratives trop lourdes, inspections infantilisantes…
Aujourd’hui, elle remet en question son avenir dans l’Education Nationale tout en éprouvant de nombreux doutes sur ses capacités et ses compétences - que l’Education Nationale peine à valoriser pour tous ses personnels enseignants, il faut bien le reconnaître – et ne sachant pas vers quoi se tourner éventuellement dans le cadre d’une reconversion professionnelle.
Quelles études as-tu suivies et pourquoi es-tu devenue enseignante ?
J’ai eu un Baccalauréat G2 (gestion) en 1990, suivi d’un BTS Action Commerciale en 1992 puis d’une licence en Sciences de l’Education en 1993 (sortie en même temps que la réforme de 1991 sur la création des IUFM et l’acquisition d’un Bac +3 pour accéder au concours de recrutement, avant il fallait un Bac +2).
J’ai toujours voulu être instit au fond de moi, je l’ai toujours su, peut-être par revanche parce que j’ai été une très mauvaise élève… J’ai eu un parcours chaotique, beaucoup de difficultés scolaires mais j’ai réussi à les surmonter car à l’époque l’école laissait une chance au élèves considérés comme « cancres » : j’ai redoublé trois fois mais ma mère, divorcée et seule à s’occuper de moi, a toujours été derrière moi, elle m’a inculquée la notion d’effort, elle m’a appris à ne jamais lâcher.
Du coup, je me suis accrochée et je n’ai jamais été orientée car je voulais un bac et mes profs m’ont laissée une chance. Ils ont bien fait… J’ai eu mon bac du premier coup, mon BTS du premier coup, ma licence du premier coup et mon concours d’instit du premier coup ! Je suis aujourd’hui fière de mon parcours. Ce métier, c’est donc une revanche sur une instit qui n’a pas su me comprendre, qui n’aimait pas les élèves timides, timorés, en difficultés… Aujourd’hui, c’est ceux-là que j’essaie de réveiller, les autres n’ont pas vraiment besoin de moi. J’ai toujours eu une volonté de fer et c’est ce que j’essaie de leur transmettre, les valeurs d’effort, de volonté ! J’ai fini par avoir la possibilité de choisir et non pas de subir une orientation, je fais le métier que j’ai choisi et je souhaite que mes élèves aient aussi cette même chance plus tard, choisir, ne pas subir, ne pas être orienté malgré eux. Mon cheval de bataille, c’est surtout les enfants en difficultés mais ceux qui s’accrochent vraiment ; les gamins « je-m’en-foutistes » me mettent hors de moi. Mais mes réussites, mes victoires, ce sont celles qui me montrent qu’un élève s’est accroché, a progressé… C’est là où je m’éclate vraiment !
Comment se sont passées tes premières années ? Quel a été ton parcours de carrière dans l’Education Nationale ?
Mes débuts ont plutôt été très agréables. Mes deux premières années se sont déroulées en maternelle dans des villages proches de mon domicile du moment. Puis, pour la rentrée 1999, ma demande de mutation dans le Var pour suivre mon époux a été facilement acceptée.
J’ai vite été nommée à titre définitif (dès la rentrée 2000) dans une école primaire. J’y suis restée deux années avec un CP et y ai reçu de précieux conseils et aides d’une collègue en fin de carrière (Mireille de son petit prénom….). Heureusement que des personnes comme elle existent et n’hésitent pas à faire part de leurs savoirs à de jeunes collègues mortifiés par l’idée d’avoir un CP !!!!
Puis j’ai tenté de me rapprocher de mon domicile situé à La Crau et me voilà à la rentrée 2002 nommée à La Crau à titre définitif dans une école située à 5 min à pieds de chez moi !!! Là, j’ai eu un CP/CE1 : niveau pas très évident, mais l’équipe était sympa et les élèves aussi.
Puis pour la rentrée 2003, j’ai demandé à revenir dans les Alpes-Maritimes car mon mari ayant été muté sur Paris, j’ai voulu me rapprocher de ma famille. Là encore, ma demande a été acceptée. J’y ai eu tout d’abord pendant quelques années le CP : mais, là j’avais déjà quelques armes pour bien appréhender ce niveau. Puis, j’ai eu un CE1 pendant deux années, suivi d’un CE1/CE2 et me voilà pour ma 2ème année consécutive avec un CE2 « pur » : niveau auquel j’aspirais depuis mes débuts !!!!! On peut dire que j’ai eu un parcours tranquille, proche de mes désirs.
Quels grands projets pédagogiques as-tu menés ?
Alors, là…. Grands projets est un bien grand mot pour moi…. Je ne fonctionne pas vraiment ainsi. Je suis plutôt « ancienne école » !!!
Mais soit, j’ai tout de même fait des sorties en classe transplantée avec mes élèves : ma toute première était dans le Var avec mon CP du Revest-les-Eaux. Je suis allée à Peyrolles-en-Provence sur un site écologique pour découvrir la forêt : sa faune, sa flore.
Puis, il y a eu des classes transplantées à la montagne avec activité ski et randonnées en raquettes, afin de travailler les paysages montagnards, les différents états de l’eau (la neige). Puis cette année, je réalise un projet cirque avec toujours une classe transplantée sur ce thème finalisé par un spectacle des élèves en décembre et une sortie au cirque en avril. Sinon, ce sont des petits projets, comme par exemple un projet musique avec une intervenante du conservatoire de la ville finalisé soit par un spectacle chant de fin d’année, soit la réalisation d’un petit CD que l’on remet aux familles.
Est-ce que ce métier t’a procuré des satisfactions ?
J’adore mon métier. Je sais que je suis faite pour ça et qu’il est fait pour moi…. Oui, ce métier m’a apporté des satisfactions : voir tes élèves progresser, grandir, devenir autonomes tout en sachant que tu y as mis une petite graine, c’est vraiment extraordinaire. C’est un super travail d’équipe !
Le lien que tu construis avec eux tout au long de l’année. Le regard qu’ils posent sur toi car pour eux, tu es celle qui sait tout, même si tu leur dis que nul n’est infaillible et que nul ne détient toutes les connaissances… Mais tu es LEUR maîtresse et ils sont TES élèves : c’est beau, c’est fort. Et sans eux, tu ne fais rien… Sans eux, je n’évolue pas non plus ! C’est un véritable travail d’équipe. Travailler avec des enfants a été épanouissant professionnellement.
Quelles grandes compétences penses-tu avoir développées dans ton métier et lesquelles te paraissent transférables et adaptables sur le marché du travail actuel ?
Bien sûr, j’ai développé des compétences dans l’organisation et la priorisation. C’est très important dans notre profession. La rigueur et l’organisation sont les moteurs de la réussite des élèves. J’ai beaucoup appris aussi dans la gestion d’un groupe.
Cependant, là où je pense que j’ai le plus avancé, c’est dans le sens de la diplomatie, notamment avec les parents (si tu ne veux pas finir à l’hôpital, c’est primordial !). Cela m’a permis de m’apprendre à m’affirmer malgré ma timidité, a développé chez moi une grande force de caractère, j’ai appris à ne plus me laisser marcher sur les pieds y compris dans des équipes pédagogiques parfois pas très sympathiques, et à me positionner comme une professionnelle de l’enseignement : je sais ce que je fais, c’est moi la professionnelle… Ca ne m’empêche pas de faire des erreurs comme tout le monde, d’apprendre encore, de m’auto-former pour trouver des solutions aux problèmes que je rencontre en classe et donc de me remettre en question.
Par contre, il faut le dire, ce métier ne développe pas la patience : si on ne l’a pas à la base, on ne tient pas dans ce métier. Je pense même que je la perds !
Aujourd’hui, comment te sens-tu au sein de l’Education Nationale ? Est-ce que tu t’épanouis dans le métier que tu exerces et que tu as librement choisi ?
Aujourd’hui, le métier a changé. En tout cas, pour moi, c’est ainsi que je le vis, le ressens depuis bien sept ans. Les élèves ne sont plus les mêmes ! C’est la génération zapping, écrans, TV, l’enfant roi… Les élèves m’épuisent psychiquement, me découragent.
Les valeurs travail, effort, respect se sont perdues dans ce marasme. Il est très difficile d’intéresser les enfants. Tout devrait passer par le jeu : va faire de la grammaire ou de l’histoire en jouant…. Moi, je ne sais pas faire… Mais si on me montre, je suis toute prête à essayer et m’investir : le tout en ayant le temps de respecter et exécuter les programmes plus que chargés. Il faut aussi tenir compte des effectifs de plus en plus croissants (cette année j’ai 27 élèves contre 22 l’an passé) et du niveau de chacun : j’ai trois non-lecteurs, un qui ne sait pas écrire (donc des élèves qui n’ont pas un niveau de CE2 - c’est pour cela que plus haut j’ai insisté sur le mot CE2 PUR -), plus des élèves « dys » (ils sont de plus en plus nombreux…), plus des élèves qui ont des troubles du comportement (cinq pour cette année), plus des élèves qui ont des difficultés d’apprentissages (mais ça, c’est mon métier, je sais faire….).
Bref, la classe devient une zone de non-devoirs (leurs droits, ils les connaissent bien…) et toi tu deviens un « flic », un juge, un « psy », une éducatrice spécialisée, une orthophoniste mais plus une enseignante : celle qui transmet des savoirs.
J’ai l’impression d’être une pieuvre avec ses tentacules pour essayer de m’adapter au mieux aux besoins des élèves. Heureusement qu’Internet existe et que des collègues maîtrisent suffisamment l’outil informatique pour partager leur travail. Mais malgré cela, les recherches prennent du temps, adapter le travail aux élèves prend du temps. Bref, mes journées d’école sont longues : 8h à 19h30 quasiment non stop. Je prends 30 minutes pour déjeuner et hop, le reste du temps je travaille.
Tous ces efforts ne me semblent pas mener à grand-chose : la plupart des élèves s’en fichent. Ils bâclent leur travail, n’apprennent pas leurs leçons. Ils préfèrent bavarder et jouer entre eux ! Combien de fois ai-je eu l’envie de les planter là et de rentrer chez moi. Je me suis sentie comme une TV qu’on laisse allumée mais que l’on ne regarde pas. Elle fait un bruit de fond et tient compagnie. Aujourd’hui, je ne m’épanouis pas, je souffre…
Quelles sont les principales difficultés que tu rencontres actuellement dans l’exercice de ton métier ?
Le plus difficile est de gérer l’attitude des élèves. Le fait aussi qu’ils considèrent tout connaître et que ce que tu dis leur est inutile. Ils ne s’investissent pas. Chaque effort leur coûte.
Il y a aussi les rapports avec les parents. Dès que tu essaies d’instaurer des droits et surtout les devoirs qui s’y rattachent, que tu sanctionnes, que tu exiges tout de même un minimum d’effort dans leur travail, tu passes pour la vilaine maîtresse qui n’aime pas l’enfant. Rares sont ceux qui remettent en cause le comportement de leur chère petite tête blonde.
Comment en es-tu arrivée à une situation de démotivation, avec l’envie éventuellement d’une seconde carrière ?
C’est tout une accumulation : l’attitude des élèves et de leurs parents, la hiérarchie, les réformes qui te demandent de faire toujours plus avec toujours moins.
On te demande l’impossible et toi, tu veux toujours bien faire pour tes élèves. Tu veux leur réussite mais tu finis par penser que seule toi en a le désir.
Je me sens tel Don Quichotte face à des moulins à vents : je m’échine, m’investis pour rien. J’ai l’impression que l’école est perçue comme une garderie gratuite !! Mais je ne suis pas une nounou !
Peux-tu nous dire ce que tu penses de la hiérarchie dans l’Education Nationale ? As-tu été confrontée à des situations de violences institutionnelles ? Y a-t-il des abus de la hiérarchie sur les enseignants ?
Pour ma part, je ne ressens pas de violence de ma hiérarchie, mais il est vrai que je ne me sens pas soutenue. Je me sens souvent bien seule face à mes difficultés. Heureusement que je jouis d’une superbe ambiance dans mon équipe pédagogique. On se soutient, on essaie de trouver des solutions intra-école. Mais je plains ceux et celles qui ressentent le même malaise que moi et qui n’ont pas un soutien de leurs collègues.
Il y a eu des cas de pression dans mon école mais ils ne me concernaient pas personnellement. Par exemple, il y a deux-trois ans, dans l’école annexe à la mienne, une enseignante a été victime de la violence d’un élève. Elle a voulu porter plainte mais l’inspecteur est venue la voir et lui a fait comprendre que ce n’était pas dans son intérêt ni dans celui de l’enfant et de sa famille de le faire. Que si cela était arrivé, c’est parce qu’elle n’avait pas su gérer correctement la situation et son élève.
L’objectif (de tous les inspecteurs notamment) est de maintenir le lien école-parents, mais doit-on le faire à n’importe quel prix, voire au mépris de la sécurité des enseignants ?
De manière générale, penses-tu qu’il existe de l’inégalité entre hommes et femmes dans l’Education Nationale ? La seule inégalité que je vois est que c’est un métier très féminin. Je parle ici des professeurs des écoles (93% de femmes en maternelle et 78% en Primaire au niveau national) : il manque des hommes ! Niveau autorité, les écoles manquent vraiment d’hommes, ce n’est pas la même chose pour les élèves et avec tout ce qu’il peut représenter dans l’imaginaire collectif (la figure du père, la force physique,…) lorsqu’il y a plus d’hommes dans les écoles.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui te bloque pour aller de l’avant et franchir le cap de la mobilité professionnelle ?
Ce qui me bloque ? Et bien tout simplement que j’aime toujours ce métier et actuellement je ne me vois pas faire autre chose…. Je n’ai pas encore exploré toutes les possibilités pour retrouver le plaisir que j’avais à enseigner comme en début de carrière.
J’essaie déjà de quitter mon école, car il est reconnu qu’elle accueille une population très difficile mais même au bout de 14 ans d’ancienneté, je ne passe pas au mouvement comme je le souhaiterais car l’Académie de Nice est un peu « bouchée », je n’ai toujours pas assez d’ancienneté !
Peut-être que les difficultés que je rencontre aujourd’hui seraient moindres ailleurs (on peut l’espérer…). Si je reste encore dans mon école, je pourrais tenter de reprendre un CP, au moins je saurai pourquoi je dois apprendre à lire à mes élèves et les objectifs bien que complexes restent plus légers que les autres niveaux…. Je pourrai aussi devenir remplaçante TMB (Titulaire Mobile Brigade) : ce qui me permettrait de ne plus gérer une classe de A à Z et d’observer d’autres façons d’enseigner, ce qui peut être très enrichissant.
Malheureusement, bouger semble difficile aujourd’hui. Tout fonctionne avec un barème et les écoles que j’aimerais obtenir sont très demandées, on se demande bien pourquoi ! J’ai tenté l’an passé et je n’ai rien obtenu : j’avais fait 23 vœux sur 30 et… rien !!! Je retenterai encore cette année.
Puis, il y a aussi la possibilité de quitter le département… C’est un projet auquel je réfléchis avec mon époux…. Peut-être que les mentalités sont différentes d’une région à une autre bien que l’éducation des enfants reste un problème de société actuel !!
Association Aide aux Profs, Mouvement associatif de seconde carriere des enseignants
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