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Annabel Saint-Paul, professeur des écoles, est devenue webmaster et a créé son auto-entreprise de services de communication autour d’Internet

Interview réalisée par Rémi Boyer

Quel a été votre parcours de carrière depuis la fin de vos études ?

J’ai été professeur des écoles durant 10 ans. Dès mon année de stage, j’ai senti que le métier était très difficile et ai même songé à démissionner. Lors d’un stage, j’ai comptabilisé jusqu’à 65 heures de travail hebdomadaire dont 26 heures qui fatiguent nerveusement avec plus de 25 enfants à gérer !

Puis j’ai décidé de m’accrocher, pensant que l’expérience acquise me permettrait de travailler plus sereinement. J’ai passé quelques années à faire des remplacements dans des classes ordinaires (parfois à 50 km de chez moi) avant de trouver mon premier poste. Finalement, au lieu de me rendre plus sereine, être responsable d’une classe a renforcé la pression que je ressentais déjà.

En 2008, j’ai décidé de tenter l’expérience de la reconversion. Après avoir demandé une disponibilité, j’ai suivi une formation de webmaster sur 8 mois. J’ai ensuite monté mon entreprise de services de communication autour d’Internet.

Qu'est-ce qui vous a motivée pour devenir enseignante ?

Dans ma famille, on est un peu enseignants de « père en fils/filles » depuis le 19è siècle. Mes deux parents étaient eux-mêmes professeurs des écoles spécialisés. J’ai toujours eu envie de travailler auprès des enfants et me suis destinée à ce métier depuis toute petite. J’ai donc passé le concours sans trop me poser de questions, pensant que j’étais faite « pour cela ». Finalement, la confrontation avec la réalité a été très difficile ! La formation n’était pas à la hauteur (elle l’est encore moins aujourd’hui) et avec mes collègues de promos, nous avions l’impression d’être jetés à l’eau pour apprendre à nager.

Pensez-vous que le métier soit devenu plus difficile pour les étudiants tentés par ce métier ? Pourquoi ?

Oui, je crois que les conditions de travail se sont particulièrement dégradées en quelques décennies. J’ai trouvé ma formation peu performante, mais aujourd’hui, c’est encore pire. Les néo-enseignants n’ont plus aucune formation « Métier ». Un master n’est absolument pas suffisant pour aborder ses premières années. Il faudrait repenser la formation en équilibrant les savoirs théoriques et pratiques basés sur la transmission de l’expérience des enseignants sur le terrain. Je me suis longtemps interrogée sur le mal-être des enseignants.

Beaucoup mettent en avant (et moi la première) la quantité d’heures passées à travailler (il faut quand même savoir qu’après 10 ans d’expérience et 6 années sur le même niveau, je passais encore plus de 40 heures/semaine à travailler) mais je ne crois pas, au fond, que ce soit le problème. Je vois surtout des gens qui se meurent dans leur travail. Ils se sentent « attendus au tournant » par les parents mais surtout, la hiérarchie ne joue plus son rôle protecteur, sans parler des ministres de l’Education Nationale qui se succèdent et imposent leur réformes inefficaces voire désavouent les méthodes des enseignants sans connaître leur travail. Le sentiment de ne pas avoir les moyens de faire correctement son travail, d’être impuissant, freiné par le système est récurrent chez les enseignants que je côtoie encore.

Les dépressions liées au travail ne sont pas rares chez les enseignants et je suis persuadée que sans les vacances scolaires qui permettent tout de même une respiration, nous assisterions à un plus grand nombre de suicides.

Actuellement vous exercez une autre activité: quelles démarches avez-vous entreprises et que faites vous concrètement ?

En 2008, j’ai demandé une année de disponibilité et suivi une formation de webmaster. Je ne connaissais presque rien à la création de sites internet mais j’étais une fervente utilisatrice et prenait 3 classes en initiation informatique chaque semaine dans l’école où j’exerçais. A la suite de cette formation, je me suis installée en auto-entrepreneur (les démarches sont très simples, on peut se renseigner sur le site internet lautoentrepreneur.fr) pour proposer de services liés à la communication web : conception et création de sites internet, rédaction d’articles de blog pro, newsletters etc. Peu à peu, je me suis spécialisée dans la rédaction de contenus et surtout, l’animation sur les medias sociaux (blogs et réseaux sociaux). J’ai suivi une autre formation courte l’année dernière pour me spécialiser dans l’élaboration de stratégie medias sociaux grâce au budget formation disponible pour les professions libérales (tous les auto-entrepreneurs peuvent y avoir accès mais peu le savent). Je suis également devenue Organisme de formation agréé, ce qui permet de proposer des formations prises en charge par les OPCA et dans le cadre du DIF.

Aujourd’hui, j’accompagne donc les TPE-PME dans leur communication sur Internet et surtout les medias sociaux. Mes solutions d’accompagnement vont de l’élaboration de stratégies de communication à la prise en charge totale de l’animation de leurs profils sur les réseaux sociaux en passant par la formation personnalisée aux medias sociaux. Finalement, je concilie mes 2 métiers et me régale de transmettre mon savoir-faire !

Quelles sont les qualités et compétences attendues d'un community manager ? Quelle formation faut-il réaliser pour l'exercer ?

Nombre de personnes perçoit les community manager comme des technophiles. Or, même s’il ne faut pas être rebuté par les nouvelles technologies, l’animateur de communauté est avant tout un COMMUNIQUANT. Avoir l’esprit d’écoute, le sens de la diplomatie, être créatif sont des compétences indispensables. Je dirais que le parcours idéal est d’être issu de la communication, du journalisme, mais ce n’est pas mon cas, donc tout est possible ! Avoir une passion ou un domaine que l’on connaît très bien est un grand atout pour proposer ses services en tant que community manager. Plus que les diplômes, c’est surtout l’expérience qui fait foi dans cette profession. Un enseignant qui tient un blog avec un peu de trafic a toutes ses chances…

Devenir prof, aujourd'hui, dans la vie d'une femme, c'est être un hussard noir de la République, ou c'est simplement arriver à conjuguer sa vie familiale et sa vie professionnelle ?

Malheureusement, je crois que peu d’enseignants ont encore la vocation d’être des « instituteurs », au sens de « garants de l’institution ». La faute à l’individualisme grandissant ? Aux études plus longues pour accéder au concours ? Aux gouvernements qui se succèdent et malmènent les enseignants ? Toujours est-il que les vocations de ce genre ne sont plus légions…

Certaines femmes peuvent être tentées par ce métier pour sa qualité de vie. Je leur déconseille vivement : elle n’existe pas ! Il est vrai que les horaires imposés sont très pratiques pour gérer une vie familiale mais il faut savoir qu’en contre-partie, vos soirées, week-end et vacances scolaires seront sacrifiés au travail. En étant à mon compte, je travaille un peu plus durant les vacances scolaires, c’est vrai, mais j’arrive tout de même à concilier ma vie de famille avec ma vie professionnelle car c’est mon objectif n°1. J’ai de vraies soirées et week-end mais surtout, je me sens vivante dans mon travail ! Lorsque j’ai besoin de travailler le soir ou le week-end, ce temps ne me pèse pas vraiment, j’ai la sensation de me réaliser dans ma vie professionnelle.

Qu'est-ce qui vous rend le plus fière dans votre vie professionnelle ? recommanderiez-vous le métier d'enseignant à des jeunes ?

Etre dirigeante de ma propre entreprise est très gratifiant. Je ne suis pas partie de l’EN en me disant « je vais travailler à mon compte » mais c’est au fond ce dont j’avais envie : ne plus avoir de règles imposées par des supérieurs ou un système qui « marche sur la tête » et me donner enfin les moyens de me sentir efficace dans mon travail. La satisfaction des clients me suffit, elle est pour moi la reconnaissance que je recherchais dans ma vie professionnelle.

Je ne conseillerais pas ce métier à des jeunes. La société n’aime plus son école ni ses enseignants et les conditions de travail sont pesantes. Je ne suis pas quelqu’un d’alarmiste mais depuis de trop nombreuses années, il n’y a plus la volonté politique de proposer une école de qualité. A terme, l’école publique sera « cassée ». Seule l’école privée sera (peut-être) en mesure de fournir une éducation de qualité, nous aurons une éducation à deux vitesses et j’ai bien peur que les enseignants du public ne soient encore plus malmenés.


Association Aide aux Profs,
Mouvement associatif de seconde carriere des enseignants

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